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Le portrait politique de Sésostris III

Publié le par MG

Cinquième roi de la XIIe dynastie, Sésostris III (1872/1854 av. J.C.) semble peu connu du grand public en dépit de l'empreinte qu'il laisse dans l'histoire de l'Égypte pharaonique, des exploits légendaires relatés dans la littérature grecque et démotique et de la quasi centaine de portraits conservés dans les plus grandes collections muséales. S'il est, en effet, l'un des pharaons les plus représentés dans la statuaire égyptienne, son règne et son image font encore l'objet de controverses et de sur-interprétations parmi les spécialistes. A l'instar de la Joconde qui suit des yeux le déambulateur, le regard de ce monarque du Moyen Empire paraît prendre contact avec celui qui l'observe. C'est la raison pour laquelle l’historien de l’art Roland Tefnin évoque le « vertige du réalisme » qui saisit le spectateur face à cette figure royale fortement individualisée.

 

Lorsque la sculpture nous est parvenue presque entière, le corps du souverain assis est musculairement idéalisé et à demi contenu par un pagne plissé de type shendjyt ; une amulette bilobée orne la poitrine. Dans la plupart des cas, sous la traditionnelle coiffe (le némès) se dresse un long et maigre visage facilement reconnaissable : le front est étriqué, les paupières mi-closes, les yeux globuleux, les pommettes hautes, les oreilles exagérément décollées, la bouche charnue et large, les lèvres fines et pincées, la mâchoire osseuse et avancée. Mais qu'il s'agisse de représentations en pied comme celle dite « juvénile » du Louvre, de bustes, de reliefs ou encore de « masques », il est difficile, tout au long du règne de Sésostris III, de dégager une quelconque homogénéité stylistique tant le souverain se montre de multiples façons sur différents sites. Si certaines singularités anatomiques sont récurrentes, leur traitement plastique diffère selon les humeurs, l'âge ou les interprétations de l'image du Roi.

 

L'ensemble des têtes sculptées de Sésostris III forme donc une série hétérogène comme façonnée par une multitude d'ateliers et marque, en dépit de quelques paramètres formels conservateurs (vêtements coiffures, attributs), une rupture avec l'esthétique des dynasties précédentes. En effet, ces statues ne sont plus des surfaces lisses et continues sur lesquelles glisse la lumière ; elles sont des constructions plastiques issues de jeux d'ombres. Ainsi, sourcils, yeux, bouches n'apparaissent plus comme des abstractions hiéroglyphiques mais comme des éléments véristes dont les accentuations tendent à effacer le type royal pour parvenir à un réel portrait. Cependant, nous aurions tort de ne retenir de cet hyperréalisme avant la lettre, l'expression de sentiments plus ou moins exacerbés par l'exercice du pouvoir ou encore les signes d'une vieillesse prolongée. Au contraire, non seulement cette statuaire semble refléter le caractère et la personnalité de Pharaon mais s'inscrit également dans un vaste programme de propagande : le portrait est l'image que Sésostris III souhaite que l'on garde de lui.

 

Au Moyen Empire, la nature du monarque évolue : toujours protégé des dieux, le roi devient un gestionnaire de l'humanité. En ce sens, la politique tant extérieure qu'intérieure de Sésostris III peut se comprendre comme la mise en œuvre d'un contrôle du territoire agrandi et des hommes occupant et gouvernant ces terres conquises militairement et commercialement en Nubie et au Proche-Orient. Les textes anciens nous apprennent ainsi la refonte complète de l'administration de l'Egypte au travers du remplacement progressif des Nomarques – dynastes locaux - par des fonctionnaires de districts. Dès lors, les effigies de pierre au visage creusé voire fatigué mais au corps athlétique, se veulent la transcription idéologique d'un souverain intraitable avec ses ennemis qui sait, tel un bon père, prendre en charge ceux qui se soumettent à son autorité.

 

Un extrait du premier des quatre hymnes dits “de Kahoun”, dédiés à Sésostris III, découverts en 1889 sur le site d'el-Lahoun, à l'entrée de Fayoum et conservés dans les collections de l’University College de Londres, restitue de manière poétique ce que les traits de ce Roi légendaire dessinent dans la pierre. Voici ce que l'on peut y lire : Salut à toi, Khâkaourê, notre Horus, aux manifestations divines ! Celui qui a protégé le pays, élargi ses frontières, et soumis les contrées étrangères par sa couronne, qui a ceint le Double-Pays de l’étreinte de ses bras, subjugué les contrées étrangères de son emprise ! […] Dont la terreur qu’il inspire a fait mourir des milliers de barbares [et les ennemis (?)] qui avaient attaqué sa frontière, qui lance le trait comme le fait Sekhmet, pour renverser des milliers qui ignoraient son pouvoir ! Car c’est la langue de Sa Majesté qui a étreint la Nubie, ses sentences qui ont fait fuir les Asiatiques ! L’unique, le jeune, [qui s’est battu] pour sa frontière, sans permettre que ses sujets se fatiguent !

 

Il ne faut donc voir dans ces visages aux traits durement incisés la moindre lassitude ou distance, la moindre mélancolie ou affaiblissement. Le masque royal épouse encore les contours culturels de la civilisation égyptienne en associant l'idée de vieillesse aux qualités du Sage. Toutefois, si certains détails anatomiques sont interprétés comme des difformités ou des outrages du temps, ils peuvent aussi être lus comme des éléments garants de l'assurance d'un Pharaon qui assoit son pouvoir sur un vaste empire. Ainsi, par exemple, les oreilles déployées et la bouche proéminente ne sont-elles pas, comme l'affirme l'égyptologue Dimitri Laboury, les signes ostentatoires d'un roi bienveillant et communicateur ? Quoi qu'il en soit, la littérature des Anciens contemporains ou non de cette époque, tels Diodore ou Hérodote, souligne l'esprit d'initiative et l'énergie d'un souverain unique et dynamique qui sut sécuriser son pays, vaincre ses ennemis et se faire aimer des dieux.

 

En définitive, l'image que laisse de lui Sésostris III, à savoir celle d'un pharaon mature dans une attitude de dévotion, sera largement reprise par son fils et successeur Amenemhat III et marquera de manière prononcée la statuaire privée de son temps et celle des règnes à venir. Souvent imposantes mais rassurantes, les statues des dignitaires, fonctionnaires, artisans ou autres individus font référence au souverain et traduisent, en fonction du rang social, le lien qui pourrait les rapprocher de lui. L'expressivité des portraits de Sésostris III transparaît aussi dans l'austérité des visages des privilégiés comme des plus humbles. Et, si la taille et la noblesse des matériaux utilisés diffèrent, les gestuelles, costumes et perruques n'affichent que rarement le statut du représenté. Au contraire, par mimétisme vis-à-vis du monarque, ils garantissent aux particuliers un rang intermédiaire entre les hommes et les dieux dans l'Au-delà.

 

MG – 26 août 2014. A ma Belle famille.

In Cahier pédagogique de l'exposition "Sésostris III. Pharaon de légende" du 09 octobre 2014 au 25 janvier 2015, Palais des Beaux-Arts de Lille.

 

Lire aussi :

- De la fabrication du papyrus au secret des hiéroglyphes.

 

Tête de Sésostris III, quartzite jaune, 45 x 34 x 43 cm, Nelson Atkins Museum of Art, Kansas City.

Tête de Sésostris III, quartzite jaune, 45 x 34 x 43 cm, Nelson Atkins Museum of Art, Kansas City.

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