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Les ouvriers français de la deuxième industrialisation

Publié le par MG

François Kollar, "Porteur de rails au repos", 1932, photographie en noir et blanc.

François Kollar, "Porteur de rails au repos", 1932, photographie en noir et blanc.

1. L’ouvrier moderne :

Après 1928, l’économie française entre dans la modernité. Dans l’entre-deux-guerres, le monde ouvrier de la grande usine domine et connaît une profonde transformation dans sa composition et dans son organisation du travail. Mais ces ouvriers sont, en 1919, peu nombreux en raison du conflit entre l’offre et la demande, de la baisse de natalité, de l’importance de la demande liée à la reconstruction du pays et à l’économie qui redémarre. C’est pourquoi, on recourt à une main d’œuvre étrangère. Les années vingt marquent l’instabilité de la main d’œuvre ouvrière en fonction du marché du travail : l’ouvrier peut facilement sélectionner son activité, son salaire et son embauche. Pour pallier ce déficit ouvrier, on sollicite les personnes âgées, les jeunes (53 % des enfants de 13 ans travaillent dans les années vingt) et les femmes.

Les progrès et la généralisation de la mécanisation permettent une économie de main d’œuvre et génèrent des changements dans le travail effectué par les ouvriers. C’est le temps de l’organisation scientifique du travail : les taches sont organisées, parcellisées et standardisées, modifiant ainsi le rythme du travail. L’ouvrier de base effectue un travail répétitif et chronométré face à une machine. Mais cela permet à une main d’œuvre d’origine rurale, aux immigrés et aux femmes d’apprendre en quelques jours les taches dévolues face à la machine. Ainsi apparaît l’O.S., l’ouvrier spécialisé dans une tache et sur une chaîne de travail. A côté émerge également un nouveau type d’ouvrier qualifié dans les opérations délicates telles que la réparation de machine-outil, l’ajustement de pièces…

Ces ouvriers de la deuxième industrialisation sont de plus en plus nombreux : de 1906 aux années trente, ils passent de 5 à 7 millions de personnes, soit 39 % de la population active. Contrairement aux entreprises textiles, les industries de la chimie, l’industrie automobile et la métallurgie sont les plus demandeuses d’ouvriers. Dans le bâtiment et les travaux publics, l’organisation du travail reste inchangée et s’effectue selon les mêmes techniques qu’auparavant. Les petites entreprises proches de l’artisanat ne connaissent pas non plus l’organisation scientifique du travail. La diversité du monde ouvrier persiste donc et les ouvriers de la grande production soumis au taylorisme dominent. Jusqu’aux années 1950, le monde ouvrier connaîtra son apogée du point de vue de ses effectifs, de son poids dans la société française, de son organisation et de ses revendications. On les retrouve dans les banlieues des grandes villes industrielles. Son hétérogénéité reste toujours de mise dans l’entre-deux-guerres : diversité de l’origine géographique des ouvriers, diversité des branches industrielles dans lesquelles ils exercent, diversité des types d’activités, diversité des salaires, diversité selon la taille de l’entreprise qui les emploie. Mais c’est l’ouvrier moderne qui caractérise le monde ouvrier.

 

2. Les conditions de vie :

Dans l’entre-deux-guerres, le logement reste médiocre et insuffisant. Les villes et les banlieues accueillent un afflux de main d’œuvre provenant des campagnes et de pays étrangers. Les logements manquent donc et le confort fait défaut. Le seul changement qui apparaît en cette période est la loi Loucheur de 1928, qui prévoit la construction de 500000 HBM (Habitation à Bon Marché) entre 1928 et 1933. Les initiatives privées en matière de construction de logement restent rares. Si les HBM se construisent rapidement, les biens d’équipements (voirie, moyens de transports, écoles…) ne suivent pas. Parallèlement, des initiatives patronales permettent l’édification de cités ouvrières qui fixent la main d’œuvre à proximité de l’entreprise.

Les salaires et le pouvoir d’achat des ouvriers évoluent lentement entre 1914 et 1930 mais des inégalités persistent dans les traitements en fonction des régions (Paris paie mieux), de la qualification, du sexe, de la taille de l’entreprise… Ces disparités salariales étaient le cas au XIXe siècle et perdurent dans l’entre-deux-guerres. La lente hausse des salaires dans les années 1920 découle de la mécanisation et de la taylorisation, qui permettent le versement de prime de rendement et le développement de certaines prestations sociales (les allocations familiales à partir de 1932)? contribue à l’augmentation relative du pouvoir d’achat. Les salaires profitent à l’habillement et à la santé. Les dépenses liées aux loisirs restent cependant modestes (encore aujourd’hui d’ailleurs). La médiocrité des salaires et du pouvoir d’achat des ouvriers, l’atonie démographique et le poids du monde rural expliquent le faible dynamisme du marché intérieur français. La faiblesse de la demande ne peut impulser l’économie française : la France est encore dans une société de pénurie et non de consommation.

Les loisirs se résument au café, au bistrot, au bal, aux spectacles populaires, au jardinage quand il y a jardin ouvrier, aux fanfares et à la colombophilie dans le Nord. Le sport gagne en importance : les matchs de football et le Tour de France de cyclisme deviennent des moments privilégiés. Le cinéma peu cher et vécu comme un spectacle attire les foules le samedi soir. La TSF, encore objet rare, regroupe les ouvriers au bistrot ou les familles. Si les loisirs prennent un peu plus de place, c’est parce que le temps de travail est sur la pente descendante : loi de la journée de huit heures en 1919 et loi des 40 heures hebdomadaires en 1936.

 

3. Les combats et l’organisation syndicale :

Le principal syndicat reste la CGT1. Des revendications, des grèves à caractère révolutionnaire, à forte mobilisation et à forte agitation éclatent en 1919, 1920 et 1921 mais n’aboutissent pas. La cassure politique du Congrès de Tours en 1920 se reporte sur le monde syndical et donne naissance à la CGTU qui fractionne le monde ouvrier. La faiblesse de la syndicalisation demeure en raison de l’importance d’une main d’œuvre déracinée, de l’atonie démographique et de l’instabilité du monde du travail. Il faut attendre la crise économique et les promesses du Front populaire pour voir repartir la mobilisation du monde ouvrier.

En 1931, cette crise économique sévit sérieusement : 400000 chômeurs en cette année ; le double en 1938. De nombreux d’ouvriers connaissent alors le chômage partiel et voient leurs salaires et leur niveau de vie se réduirent. A cette époque, le chômage n’est pas rémunéré. Les seules aides existantes ne dépassent pas trente jours. Les aides charitables se multiplient : soupe populaire, distribution gratuite de nourriture et de vêtements. Cette situation relance donc les revendications des syndicats. La CGT demande la mise en place d’une allocation chômage, les 40 heures hebdomadaires et l’intervention de l’Etat dans le domaine économique et social. La CGT et la CGTU se joignent et forment une coalition électorale : le Front populaire2. La victoire du Front populaire va entraîner un mouvement de grèves spontanées, qui démarrent en province dès mai 1936 et gagnent Paris. La plupart des industries sont arrêtées. 2,5 millions de grévistes occupent les usines et lieux de travail sans violence et en ayant le souci de respecter et d’entretenir l’outil de travail. L’ampleur de ce mouvement qui s’explique par la réunification syndicale et par la joie de la victoire de la coalition, va aboutir aux négociations entre Léon Blum, l’Etat et les patronats. Le 7 juin 1936, la signature des accords Matignon va officialiser l’augmentation des salaires (entre 7 et 15 %) et va permettre la reconnaissance du rôle des syndicats. En effet, le patronat accepte qu’il n’y ait pas de sanctions prises contre les grévistes et l’élection de délégués syndicaux dans les entreprises. Le gouvernement va alors négocier la semaine de 40 heures et les quinze jours de congés payés. Le mouvement de grèves reflue dans la seconde quinzaine de juin. Maurice Thorez déclare alors : « Il faut savoir terminer une grève dès que satisfaction a été obtenue. »

 

Ce mouvement de grèves représente un moment de dignité pour le monde ouvrier en raison de son caractère non violent et respectueux du matériel, et de l’obtention des quinze jours de congés payés. Le nombre d’adhérents à la CGT atteint en 1937 le chiffre d’un million. C’est aussi un rare moment où l’Etat s’est préoccupé de questions économiques et sociales en liaison avec le monde ouvrier. Cela dit, les succès obtenus en 1936 vont très vite être remis en cause dès 1937 : les 40 heures peuvent être dépassées (on incite les patronats à faire travailler davantage). De plus, la dévaluation du franc va réduire la portée des augmentations de salaires obtenues en 1936. Une autre désillusion enfin voit le jour avec l’échec de la grève générale lancée par la CGT le 30 novembre 1938 : la mobilisation n’est alors pas massive et les sanctions sévères puisque 15000 grévistes sont renvoyés.

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1 La Confédération générale du travail (CGT) est une centrale syndicale créée en 1895. Cette organisation syndicale a constitué jusqu’en 1919 (création de la CFTC) la seule force du syndicalisme ouvrier français. Très vite se pose le problème de son unité, dû à l’opposition, en son sein, d’un courant révolutionnaire préconisant l’action dure et directe et d’une tendance réformiste plus favorable à un dialogue avec patronat et gouvernement : d’où la scission de 1921 (formation de la CGTU, procommuniste) et celle de 1947-1948 (formation de la CGT-FO, réformiste).

2 Le Front populaire est une coalition des partis de gauche (communistes, socialistes et radicaux) qui accède au pouvoir en 1936. La prise de conscience d’un danger fasciste en France, après les évènements de 1934, et la crainte suscitée par les exemples italiens et allemands favorisent le regroupement des partis et des associations de gauche, qui s’affirme lors de la grande manifestation du 14 juillet 1935, puis lors de la réalisation de l’unité syndicale entre la CGT et la CGTU en mars 1936. Après l’élaboration d’un programme commun, suivie d’une campagne électorale autour du slogan « le pain, la paix et la liberté », les partis du Front populaire obtiennent un succès important aux élections de mai 1936. Avant même la constitution par Léon Blum d’un gouvernement de socialistes et de radicaux auquel les communistes apportent leur soutien, sans y participer (4 juin), éclate un vaste mouvement de grèves spontanées avec occupations d’usines, qui va accélérer la réalisation des réformes. La rencontre organisée par le gouvernement entre les représentants du patronat (CGPF) et de la CGT aboutit à la signature des accords Matignon (7 juin), préconisant la conclusion des conventions collectives du travail, le relèvement des salaires, la reconnaissance de la liberté syndicale, la mise en place de délégués ouvriers. Ces accords sont complétés par des lois instituant les congés payés et la semaine de 40 heures, la prise de contrôle par l’Etat de la Banque de France, des industries de guerre puis des chemins de fer (création de la SNCF en 1937), et par l’instauration de l’Office national du blé. Mais le cabinet de Blum se heurte à de graves difficultés économiques et financières (dévaluation du franc, chômage) et à l’opposition croissante du patronat, inquiet de la persistance des troubles sociaux. Les problèmes extérieurs menacent la cohésion du Front populaire, les communistes reprochant de ne pas intervenir contre Franco dans la guerre civile espagnole. Dès février 1937, la nécessité d’une pause dans la réalisation des réformes paraît nécessaire à Blum, qui démissionne en juin, devant le refus du Sénat de lui accorder les pleins pouvoirs financiers. Le Front populaire se disloque alors progressivement.

 

MG - 20 juin 2015. Remerciements à Anne Inglebert, professeure agrégée d'histoire.

 

Lire aussi :

- Les mondes ouvriers dans la France du XIXe siècle ;

- La valorisation du monde ouvrier chez Fernand Léger et Jean Fautrier ;

- La classe ouvrière dans la France des Trente Glorieuses.

 

Julien Duvivier, "La Belle équipe", 1936, 101 min. (extrait).

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