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Soir d'été

Publié le par MG

Bien que ses yeux commençassent à s'affaiblir, Timothée n'éprouvait nulle envie de dormir. Et comme après chaque lecture vespérale, il décida de prendre l'air car cela ne pouvait lui procurer que le plus grand bien et lui "ouvrir l'appétit du sommeil", se le répétait-il si souvent.

Lorsqu'il arriva sur le seuil, une sensation inconnue l'envoûta : il ne put la contenir. Devant lui s'étalait un liquide céleste aussi translucide qu'une rivière. Au centre y baignait un jaune d'oeuf si doré qu'il en dégradait le halo. La lumière, pourtant si faible, parvenait à éclairer le petit monde terrestre. De grands ifs se découpaient sur l'horizon et, leurs plus hautes branches comme leurs plus touffues filtraient étrangement la luminosité lunaire plongeant certains recoins dans l'obscurité la plus ténébreuse.


Quoiqu'il n'eût point le moindre souffle, l'atmosphère semblait rafraîchissante. Timothée en humait l'odeur suave jusqu'au plus profond de son âme vieillissante. Il était un homme grand, très élégant à une certaine époque. Mais aujourd'hui, les plis de son visage ne rappelaient que la terre sèche d'une région désertique qu'il avait trop longtemps foulée. Soudain une caresse délicate parcourut le dos provoquant quelques légers frissons. Timothée prit en conséquence un air hébété et des réminiscences exaltèrent son esprit. Le parfum qui s'exhalait, le ciel qui se liquéfiait, chaque arbre, chaque buisson lui rappelait une jeunesse révolue, un passé qu'il croyait si lointain mais qui revint d'abord par bribes, puis complètement. La grande plaine qui s'offrait à lui ce soir d'été n'était en aucun détail différente de sa toundra d'antan. C'est alors qu'il comprit...

Il comprit que les sensations qui l'assaillaient ne pouvaient émerveiller que les poètes, hommes sans âge et que lui-même, vieillard écrasé de souvenirs, devenait à son insu une âme des plus sensibles, imprégnée d'impressions. Son histoire lui revenait maintenant si clairement qu'il en oublia le temps. Seul, planté sur l'herbe humide et odorante, il pleurait. Tant l'émotion fut vive et spontanée qu'il demeura, la nuit entière, pétrifié, revisitant le passé, son vécu.

Texte et photo : M.G., 10 juillet 1987. En hommage à mon arrière-grand-père.




 

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LIZOTCHKA 03/02/2009 21:51

Bonsoir Mickaël,Je voulais te remercier pour tes gentils commentaires qui font chaud au coeur. Et être influencé par Troyat, c'est très bien. Quel style il avait, le bougre! Ses biographies sont écrites comme des romans, c'est pour cela qu'il était souvent critiqué. Mais elles sont très sérieuses du point de vue historique (celles que je connais). Et pour ceux qui veulent découvrir la culture russe, c'est parfait.A bientôt!Elise

lorange violette 03/01/2009 12:42

Bonjour et meilleurs voeux pour cette année 2009. Le texte que je viens de lire est très émouvant et la musique qui l'accompagne me donne la chair de poule...

tony87000 31/12/2008 11:01

je te souhaite un agréable réveillonamitiéstony

bataillou reine marie 05/11/2008 09:40

interressant récit.

à bientôt

GRABARCZYK 27/10/2008 08:45

Mon arrière-grand-père a travaillé durement toute sa vie dans un kolkhze en Ukraine avant de s'éteindre dans la plus grande misère. J'ai eu la chance de le rencontrer quelques mois avant qu'il ne s'éteigne. Sa présence et son physique m'avaient fortement impressionnés... J'avais quinze ans.

warda 26/10/2008 21:05

un bel hommage! est ce que ton arriére gd pére était poéte?