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Alain Resnais, L'année dernière à Marienbad

Publié le par MG

« Quand je travaille aujourd’hui à mes films, je reviens à des cadres qui sont sûrement marqués par ce que j’ai dû enregistrer comme émotion picturales, comme une empreinte dans l’œil. » (Alain Resnais)

 

Alain Resnais, né en 1922, réalise à 13 ans son premier essai, Fantômas, qu’il laissera inachevé. En 1941, il arrive à Paris, s’inscrit au cours René-Simon et se rend compte qu’il n’est pas fait pour être acteur ; il innove cependant en apportant des disques et des projecteurs pour comprendre la mise en scène. En 1943, il est reçu deuxième à l’IDHEC, dans la section montage. En 1944, il est soldat et improvise des films avec les moyens du bord. En 1946, il décide de poursuivre ses essais cinématographiques en 8 et 16 mm, avec des débutants appelés Gérard Philippe, Daniel Gélin, Danièle Delorme. En 1947, il commence la série des courts-métrages d’art intitulés Visites. Il obtient grâce au film d’art un premier succès avec Van Gogh, réalisé en 1948. Puis, il aborde ses premiers longs-métrages : Hiroshima mon amour en 1959 ; L’Année dernière à Marienbad, en 1961 ; Providence en 1976 ; Mon oncle d’Amérique en  1980 ; Smoking, No Smoking en 1993, On connaît la chanson en 1997. Son écriture explore avec une minutie extrême et une très grande sensibilité les sentiments humains.

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L’Année dernière à Marienbad, France, 1961.

Réalisation : Alain Resnais ; scénario : Alain Robbe-Grillet ; avec Delphine Seyrig, Giorgio Albertazzi et Sacha Pitoëff.

 

Cela se passe dans un grand hôtel, une sorte de palace international, immense, baroque, au décor fastueux mais glacé ; un univers de marbre, de colonnes, de ramages en stuc, de lambris dorés, de statues, de domestiques aux attitudes figées. Une clientèle anonyme, polie, riche sans doute, désoeuvrée, y observe avec sérieux, mais sans passion, les règles strictes des jeux de société (cartes, dominos), des danses mondaines, de la conversation vide, ou du tir au pistolet. A l’intérieur de ce monde clos, étouffant, hommes et choses semblent également victimes de quelque enchantement, comme dans ces rêves où l’on se sent guidé par une ordonnance fatale, dont il serait vain de prétendre modifier le plus petit détail que de chercher à s’enfuir.

Un inconnu erre de salle en salle – tour à tour pleines d’une foule guindée, ou désertes -, franchit des portes, se heurte à des miroirs, longe d’interminables corridors. Son oreille enregistre des lambeaux de phrases, au hasard, ici et là. Son œil passe d’un visage sans nom à un autre visage sans nom. Mais il revient sans cesse à celui d’une jeune femme, belle, prisonnière peut-être encore vivante de cette cage d’or. Et voilà qu’il lui offre l’impossible, ce qui paraît être le plus impossible dans ce labyrinthe où le temps est comme aboli : il lui offre un passé, un avenir et la liberté. Il lui dit qu’ils se sont rencontrés déjà, lui et elle, il y a un an, qu’ils se sont aimés, qu’il revient maintenant à ce rendez-vous fixé par elle-même, et qu’il va l’emmener avec lui.

L’inconnu est-il un banal séducteur ? Est-il un fou ? Ou bien confond-il seulement deux visages ? La jeune fille, en tout cas, commence par prendre la chose comme un jeu, un jeu comme un autre dont il n’y a qu’à s’amuser. Mais l’homme ne rit pas. Obstiné, grave, sûr de cette histoire passée que peu à peu il dévoile, il insiste, il apporte des preuves… Et la jeune femme, peu à peu, comme à regret, cède du terrain. Puis elle prend peur. Elle se raidit. Elle ne veut pas quitter ce monde faux mais rassurant qui est le sien, dont elle a l’habitude, et qui se trouve représenté pour elle par un autre homme, tendre et distant, désabusé, qui veille sur elle et qui est peut-être son mari. Mais l’histoire que l’inconnu raconte prend corps de plus en plus, irrésistiblement, elle devient de plus en plus cohérente, de plus en plus présente, de plus en plus vraie. Le présent, le passé, du reste, ont fini par se confondre, tandis que la tension croissante entre les trois protagonistes crée dans l’esprit de l’héroïne des phantasmes de tragédie : le viol, le meurtre, le suicide…

Puis soudain elle va céder… Elle a déjà cédé, en fait, depuis longtemps. Après une dernière tentative pour se dérober encore, une dernière chance qu’elle laisse à son gardien de la reprendre, elle semble accepter d’être celle que l’inconnu attend, et de s’en aller avec lui vers quelque chose d’innommé, quelque chose d’autre : l’amour, la poésie, la liberté… ou, peut-être, la mort…

A. Robbe-Grillet, extrait de Alain Resnais, Etudes cinématographiques, n°64-68, 1968.

 

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« N’importe qui peut avoir fait cette photographie, n’importe où… Ce devait être ailleurs, quelqu’un d’autre… », objectes à peu près Delphine Seyrig à celui qui, pour preuve de la légitimité de son désir et de ses vues sur elle, exhibe une photographie supposée prise par lui un an plus tôt, dans L’Année dernière à Marienbad. Les êtres ont beau parvenir à être ensemble, face à face, dans un fragment d’espace et de temps, ils n’arrivent pas à rassembler, à fondre réellement leurs destins, qui restent proches mais séparés, parallèles, après un temps de convergence antérieure, mais déjà prêts à diverger, à dériver irrémédiablement loin l’un de l’autre. Il y a aussi chez Alain Resnais l’idée – puritaine entre toutes – d’une faute originelle comme la supposée aventure de l’année précédente, faute qui enferme le personnage dans une solitude défensive, faussement accueillante et plutôt sans issue. Chaque être est détenteur à la fois d’un secret qui ne peut être dit et, autre face du même trait constituant, d’une vérité qui, coûte que coûte, doit être dite à sa place. Même au plus fort des relations amoureuses, l’intimité de chaque être est inaccessible à l’autre, inviolable. Les personnages de Resnais ont toujours derrière eux, en eux, un passé qui les constitue déjà entièrement… 

 Les travellings en contre-plongée sur les plafonds, leurs moulures et leurs décors baroques, s’enivrent du vertige d’un récit à la recherche de ses abîmes, dans le labyrinthe où il nous perd. Lorsque les personnages apparaissent dans l’immense hôtel-château, c’est presque comme par hasard, à l’improviste, comme s’ils croisaient une caméra somnambule à la recherche d’autre chose, vertigineusement appelée, happée par ces couloirs, ces plafonds, ces miroirs, ces portes, ces escaliers (dont la voix off égrène par ailleurs la toponymie). La caméra de Resnais dans les travellings est comme le personnage supplémentaire, le vrai fantôme de l’hôtel-château qui court après Dieu sait quelle chimère, quel secret, dont il tente désespérément, à force de déambulations obstinées, d’inlassables errances, de retrouver le rituel perdu.

A. Fleischer, L’art d’Alain Resnais, Ed. Centre G. Pompidou, 1998, p.p. 12-46.

Commenter cet article

Michaël GRABARCZYK 14/04/2009 21:22

Jacqueline,c'est moi qui vous remercie de me lire et d'apprécier.J'irai prochainement découvrir votre blog.A bientôt.MG

mournat 14/04/2009 21:07

Je vous remercie pour  vos très bons articles qui m'apportent beaucoup intellectuellement. Bonne soirée. Jacqueline

Samia Nasr 25/03/2009 15:40

Bonjour Michaël, très bon article pour nous faire découvrir ce réalisateur de films que je ne connais pas, bon mercredi et à très bientôt

Miss Hyde 03/02/2009 07:51

je n'ai jamais vu "l'année dernière", cela fait aprtie de ma liste de films " à voir un jour dans la vie"... par contre, j'ai vu de nombreuses fois " mon oncle d'amerique", un resnais qui m'avait fasciné, enfant par la diversité des discours et la structure... j'aime tj beaucoup ce film qui ne ressemble  à aucun autre.

nadege 17/01/2009 19:30

Cela me fait penser que j'ai le mien à passer dans deux mois, j'ai peur d'avoir aussi des surprises, surtout quand on considère la voiture comme assez secondaire. Courage, ton moral ne doit pas être entamé par ce tas de ferrailles!

Michaël GRABARCZYK 17/01/2009 19:01

Bosoir Nadège,Effectivement, j'ai énormément de travail à fournir... à cela, s'ajoutent des dépenses considérables pour l'entretien de la voiture qui vient d'être refusée au contrôle technique. Bref, j'ai l'impression d'être débrdé par ce que je vis !A bientôt.MG

nadege 17/01/2009 18:44

On ne vous voit pas beaucoup en ce moment... beaucoup de boulot ?