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Dans la peau de Stanislas Kalimerov

Publié le par MG

Visage et discours sont liés. Le visage parle. Il parle, en ceci que c'est lui qui rend possible et commence tout discours.
                                                                                                                           Emmanuel Levinas, Esthétique et infini.

Me voici différent. Je le sais parce que je le ressens. Pourtant, rien ne prédisposait à ce que je ne sois plus ce que j'étais. Hier encore, je remplissais la journée d'explications et de commentaires dans la salle de cours que j'occupe depuis la rentrée scolaire. Hier encore, j'aspirais à davantage... en vain, pensais-je alors.


En me levant ce matin, je n'ai éprouvé ni lassitude, ni désir. Des images du Portugal et d'Israël - lointaines contrées ignorées -, des visages méconnus et des  situations en tous genres que je n'ai jamais vécues ont traversé, par bribes, mon esprit. Et puis, il y a eu cette lourdeur inhabituelle... ce malaise face à tout ce que je perçois trop vite et trop bien. Je dois agir sans savoir quoi faire.

Je m'appuie à présent sur une expérience que je ne pense pas avoir vécue. Je raisonne maintenant comme je ne l'ai jamais fait auparavant. L'appareil numérique sur la table de salon me perturbe. Je l'ai utilisé hier mais l'objet me paraît étranger. Quelque chose en moi me lie à la photo... Bien que je n'aie nulle envie de le saisir, mes mains le tiennent puis le reposent. Je crois que je suis photographe. Je crois que je suis un photographe sans cet appareil photo...

Les idées se bousculent. Les pensées me bousculent. Que m'arrive-t-il ? Suis-je en possession d'une identité usurpée ? Et voici que des projets jaillissent en moi. J'ai des obligations ! Aboutir à ce qui a été entrepris ! Mais par qui ? Entreprendre ce qui doit aboutir. Oh ! Je commence à comprendre...


Stanislas Kalimerov, Michaël Grabarczyk, photographie argentique en noir et blanc, 2000.


Mon travail photographique repose depuis plusieurs années sur le regard humain et plus encore sur l'enfermement, sur le concept du "dehors/dedans" et du "dedans/dehors" à travers le portrait de personnages que je réalise en noir et blanc.

Ces notions d'humanisation et d'enfermement, du "dehors/dedans", prennent un sens plus large ici, à Lille, métropole que je connais très bien. Une partie de moi y vit depuis plusieurs années. Ancienne cité industrielle, elle est aujourd'hui restructurée en vue de développer le secteur tertiaire. Capitale des Flandres, elle dispose d'une ossature ferroviaire qui la lie rapidement à Bruxelles, Londres et Paris.

Je sais que la métropole lilloise est desservie par l'un des réseaux les plus longs et les plus importants de lignes de tramways, d'autobus et de métro. Ces moyens de transports collectifs sillonnant tout le jour, tant les secteurs défavorisés que les quartiers prestigieux de la communauté urbaine, sont empruntés par toutes les catégories socio-professionnelles soucieuses de se rendre d'un endroit à un autre, d'une manière économique, rapide et confortable.

Dans le métro - univers tantôt fermé, tantôt ouvert sur l'extérieur -, s'entassent dans l'effervescence de la vie quotidienne des personnes qui ne prennent plus le temps de regarder, de converser ni d'écouter. Individualiste, le voyageur moderne n'a que faire du relationnel. Il est seul dans la foule qui le mène, le domine et l'assaille.

Pourtant, au-delà des chocs sensoriels que subit le passager d'un métro entièrement automatisé, s'affirme une voix féminine, peut-être le dernier et l'unique détail d'une présence humaine, annonçant calmement et clairement le nom des stations.

Ainsi naît maintenant en moi ce projet de prolonger dans ces lieux de passage ce résidu d'humanisation par le biais de formes visuelles permanentes qui constitueraient de nouveaux espaces de monstration de visages d'usagers et d'employés de la société de transports lillois.


Le point de départ du projet est donc cette voix off que l'on entend dans les rames du métro de Lille. Mais comment impliquer la voix dans une oeuvre qui n'appartient à aucune des disciplines où elle est un matériau expressif naturel ?

La voix est une forme sonore et, en tant que support du langage, elle peut exercer un pouvoir formant sur d'autres supports, notamment visuels. La voix peut alors devenir une image photographique. Ne parle-t-on pas du grain de la voix au même titre que celui d'une photographie ?

L'émotion produite par l'écoute d'une voix, venue de loin, transportée et reçue par le voyageur devient l'un des plus beaux "transport du transport". Cette réception d'une voix sans image, venue d'ailleurs, peut s'avérer troublante, émouvante, parce que la réalité physique de celle qui l'émet est incertaine. La voix débarrassée du corps modifie l'image que l'on peut s'en faire. Il devient, dès lors, intéressant de s'interroger sur la réception et la perception qu'ont les passagers de cette voix voyageant entre des corps, entre des êtres eux-mêmes en mouvement, eux-mêmes en voyage.

La présentation de photographies, de portraits photographiés renforcerait et complèterait la notion d'humanisation que j'évoquais précédemment, dans un univers apparemment clos, froid et entièrement automatisé. D'abord, parce que les usagers du métro, quotidiennement accompagnés par cette voix off annonçant les lieux qu'ils traversent - véritable continuum vocal dans lequel on peut voir un retour au monde maternel de la voix tendre, accueillante et rassurante - trouveraient dans l'image photographique, le monde paternel, intransigeant et pragmatique, du signe graphique. Ensuite, parce que dans la recherche du regard que l'individu porte sur lui-même et la distanciation par rapport à l'image qu'il imagine que l'autre projette sur lui, l'instantané photographique informe sur la relation du moi et du monde environnant, sur l'unicité et la distinction, sur l'intégration et la marginalisation.


Au coeur de ce projet, la mise en place de photographies en noir et blanc des personnes qui sillonnent et font vivre l'ensemble du réseau métropolitain... Parallèlement, l'élaboration d'une trace palpable par l'impression d'une plaquette offrant un appui aux constats visuels du quotidien.

Ainsi, la société des transports communs lillois et ses stations ne constituent plus un "monument" abritant les oeuvres photographiques et les services rendus par la plaquette d'exposition ; cette société devient et met en valeur son histoire et son identité propres. Il s'agit-là de diffusion : l'oeuvre, à priori, existe déjà puisque sans le public de ce réseau métropolitain, la photographie ne peut être.

Mais il est aussi question de création. La société qui gère ce métro susciterait la matérialisation de l'oeuvre, avec toutes les inconnues en l'attente du rendu. Sans vouloir disserter sur les chemins de la création, j'aime me rappeler le rôle primordial que la commande dans la production artistique : la mise en oeuvre de moyens valant le défi créatif et technique.


Il n'y a pas d'oeuvre sans public. D'emblée parce que le sujet même est ici le public dans sa réaction et son engagement. Qu'il s'agisse de l'usager accompagné de ses parents, de l'étudiant ou du cadre, du sans-abri à l'employé en tant que médiateur ou en tant qu'agent de la sécurité de la société de transports, du résident lillois au touriste étranger, tous participent activement au projet. Ensuite, parce que fréquentant peu ou prou les tansports en commun, le public de cette éventuelle exposition est déjà présent quotidiennement sur les lieux. Néanmoins, il est envisageable d'élargir encore ce public en regard de la qualité artistique, de l'enjeu culturel et social que représente ce projet.

L'opération prendra en compte le contexte géographique, historique et sociologique de l'environnement lillois. Elle s'inscrira également dans la continuité de la politique d'ouverture sociale menée depuis toujours par la société de transports lillois (accès aux personnes à mobilité réduite, politiques tarifaire, d'intervention sociale vers les quartiers défavorisés, de sécurisation...) et de l'extension du réseau (lignes de bus, de tramways, de métro ; réseau TER/SNCF, bornes d'appel taxi reliant les communes époignées des stations de métro ; ouverture récente de stations jusqu'à la frontière belge). Cette opération apparaît alors garante des valeurs commerciales de la société des transports lillois...

M. G. juillet 2000-février 2009.


Stanislas Kalimerov est un photographe portraitiste reconnu et un ami depuis plusieurs années. En me mettant, pour ce texte, dans sa peau, j'ai souhaité lui faire un clin d'oeil et attirer l'attention des lecteurs sur l'envergure de ses projets et la qualité esthétique de son travail. 

Alors qu'il résidait provisoirement à Lille en 2000, Stanislas Kalimerov envisagea de travailler sur l'humanisation des moyens de transports de la société Transpole à travers la rencontre visuelle des personnes epruntant le réseau et de la voix off du métropolitain de la Communauté urbaine de Lille. Il fit alors appel à mes services pour rédiger ce projet. Bien que présentant un grand intérêt à la fois pour les usagers du métro et pour la société Transpole, ce projet ne fut jamais retenu...



 

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DELPORTE 04/03/2009 08:46

Bien vu le yin-yang de nos prénoms, Michaël...........Mais, je me suis inscrit à ta communauté, je n'ai pas encore reçu "l'autorisation du jugement d'y entrer" par son Directeur Général de la Grande Armée des Arts et Lettres, soit toi-même, n'as-tu rien reçu, j'ai pourtant lu le message "votre demande a été prise en compte, attendez l'avis de..". Bien à vous, euh, à toi, bonne journée (toujours captivé par Björk ! )..................B ertrand

Michaël GRABARCZYK 03/03/2009 21:32

Un grand merci à vous deux, N et B (ça ne veut pas dire "noir et blanc"). Rejoins-nous l'ami Bertrand sur "écriture et culture" : on y est si bien, si proche... on y joue même au pingpong !MG

DELPORTE 02/03/2009 22:55

Ah ! J'avais l'intuition Médiumnique du re-passage-par-ici de Nadège, tiens donc, aurai-je des dons ultra-cachés ?Re-Breizh Kisses à la "visiteuse du soir" (avec Björk, je suis conquis, dis donc..............) si elle y revenait encore, en quelque insomnie, Amitié davantage, bertrand

Nadège Dauvergne 02/03/2009 22:40

Douarnenez et Lille réunies, que c'est beau!C'est vrai que vous auriez pu vour rencontrer, c'est dommage.Bises vespérales à mes deux pongistes-bloguers préférés.

DELPORTE 02/03/2009 18:45

Juste un petit rappel, Michaël, je connais très bien Lille pour y avoir travaillé (en différents bureaux de Poste après le Furet du Nord (entre 1976 et ...1987), Hazebrouckois né, donc cht'i... Je n'ai pas fait de "déplacement" inutile, j'y étais venu pour mon fils, Simon.Il était un peu tard pour vous prévenir de mon arrivée...Je resterai volontiers sur cette page, pour Björk !..Mais comme la belle ville embellie depuis ma jeunesse ("à tout asservie"), je vais laisser ce beau lieu-ci, kenavo flamand , dirons-nous (et Breizh kisses à Nadège si elle repassait par ici, pour se rendre par là..?), Bertrand

Michaël GRABARCZYK 02/03/2009 18:36

J'espère que vous avez apprécié la capitale des Flandres.J'ai effectivement travaillé avec Marie-Ange Devaux (propriétaire de la galerie Kita) jusqu'à son décès. C'était une femme charmante et de goût pour qui je bâtissais les dossiers de presse et me chargeais de la muséographie des expositions. Aujourd'hui, le lieu est un autre commerce. Vous auriez dû m'en parler. Nous aurions pu nous voir et vous auriez eviter un déplacement inutile.Passez une bonne soirée.Je me rendrai sur votre blog tard ce soir.MG

DELPORTE 02/03/2009 18:24

Bonjour, un remake de "dans la peau de Malkovicth" ou unsous-titre :l'autre, et moi ?De retour de Lille, je vous ai cherché dans la galerie Kika.Au 5, maintenant une librairie (3,5 et 7 de la même rue Royale), j'ignorai (vu que l'office de tourisme la place encore sur internet) aussi le décès de la gérante, donc, étiez-vous en "dehors" de la métropole ou en quelque "dedans" du Val dont la voix féminine nous garde éveillés ? Bien à vous, bertrand (revenu sans "la" rencontre)

Michaël GRABARCZYK 28/02/2009 15:45

Merci à vous tous de commenter cette page relative au travail de Stanislas Kalimerov. Un ami, certes, mais surtout un grand photographe. N'hésitez pas à vous rendre sur son site grâce aux liens placés sur cette page et dans la colonne de droite de ma page d'accueil (cf. "résidus culturels"). MG

Samia Nasr 27/02/2009 22:32

Bonne soirée, bien amicalement

Samia Nasr 27/02/2009 22:29

Bonsoir, je passe te souhaiter une bonne soirée, et en même temps te remercier pour ce beau partage de cet article, j'aime car là tu nous parles de toi et ta passion pour la photographie, je ferais un article sur un peintre qui aimait prendre les portraits des gens, je le prépare et je t'inviterais à le lire, bonne nuit, bises

andre thiennot 27/02/2009 13:05

Merci d'être passé jeter un oeil sur les 2 premières pages de mon cahier de recettes. On m'appelle tantôt aben, tantôt dédé...Quelle richesse chez toi !J'ai aimé écrire, j'aimerais encore, si j'avais à dire... Après trois années de "d'histoirs contées et libres rimes" suivi d'un an de sabatique, j'essaie cet autre mode d'expression qu'est la cuisine...Pas celle des chefs - chère - que l'on cosomme avec modération. La cuisine de tous les jours. Un peu de celle des dimanches aussi mais pas la cuisine de jours de grandes fêtes

Nadège Dauvergne 26/02/2009 14:08

Bien, bien, c'est noté.

Michaël GRABARCZYK 26/02/2009 13:32

C'est parce qu'il me manque un oeil. Mon nez a été arraché et je n'ai plus de dents !Non, je blague. Je ne sais pas vraiment pourquoi je suis photographié de la sorte. Cette photo illustrait l'exposition "L'autre émoi" dans laquelle était présentée une autre photo de moi (de face cette fois). Je pense que la photo qui figure sur cette page (mon cou) met en image la relation entre l'individu (le "moi") et ce qu'il peut y avoir autour ("l'autre", les objets, l'environnement...). C'est la seule explication que je puisse donner. Je n'ai jamais posé la question à Stanislas...Quant à savoir à quoi je ressemble... c'est un mystère ! Tout ce que je peux te dire, c'est que j'ai les traits anguleux, les cheveux courts non coiffés, une barbe irrégulière, les yeux verts... MG

Nadège Dauvergne 26/02/2009 12:47

Oui, bien-sûr, tu es le seul dans la série "l'Autre émoi 1" a être ainsi photographié, pourquoi tant de mystère? Tu n'es pas obligé de répondre.A l'occasion j'aimerais bien faire ton portrait. A méditer.

Michaël GRABARCZYK 26/02/2009 11:08

Un peu frustrant... parce qu'on ne me voit pas complètement ?Le travail de S Kalimerov est visible depuis le lien sur son nom orange dans ce texte ou à partir de la page d'accueil, module "résidus culturels".Merci de ta visite.MG

Nadège Dauvergne 26/02/2009 10:55

Ton ami fait un travail magnifique.Ce portrait est intéréssant... un peu frustrant tout de même.

MissHyde 25/02/2009 18:05

J'ai une petite préférence pour le métro parisien, son coté " vieillot" sans doute, mais la reflexion en soi sur les lieux publics est effectivement interessante  à livrer dans toutes les grandes villes. j'aime les villes, en fait, mêms si mon blog semble attester le contraire, l'un n'empeche pas l'autre !  :D

letemps-d-uninstant 25/02/2009 16:29

Merci pour votre commentaire. Bien à vousBérangère

fabIK 25/02/2009 15:32

IL y a de très belle photo, vraiment de très belle ambiance, je repasserai