C'est dans une ambiance apparente de fête que je vous invite aujourd'hui au musée des Beaux-Arts de Tourcoing. Car fêter, c'est
vouloir garder en mémoire la trace d'un évènement, la venue d'une personne. Le visiteur ne sera donc pas surpris de trouver à l'entrée des collections permanentes deux oeuvres le conviant à
se délecter des fastes d'une table servie. Devant l'étonnante variété de fruits qui s'amoncellent dans le Grand Buffet peint par Michel Bouillon vers 1651-1657 et les coupes de champagne
posées sur un Mobilier minimaliste conçu par Philippe Cazal en 1990, le spectateur passionné de peinture ancienne ou amateur d'art contemporain ne résistera pas à l'envie de se joindre
au festin.
En réalité, la tentation de
festoyer découle de la richesse sémantique contenue dans chacune des images. Le recours à des produits de luxe, telle la bouteille de champagne chez Cazal, a un impact visuel sur l'actuel
consommateur aussi fort que la réunion de plusieurs sortes de fruits et de coquillages sur le contemplateur du XVIIe siècle. Tous symbolisent l'opulence, l'ordre du beau, le bon goût.
L'agencement de ces éléments et leur imbrication dans l'ensemble de la composition - si symptomatique soit-elle de son époque - témoignent dans l'oeuvre de Bouillon comme dans celle de Cazal
d'une volonté commune de créer des outils visuels efficaces.
En effet, Bouillon intègre le
déversement anarchique des fruits dans un réseau d'alignements verticaux et horizontaux qui définissent une succession de plans rigoureusement géométriques et qui offrent à l'oeuvre une scansion
et une profondeur illusoire. L'éclat des couleurs, les jeux de lumière et le rôle des draperies révèlent la main d'un artiste passé maître dans l'art scénographique. L'oeuvre de Cazal montre
également un savoir-faire visuel dans le choix et le traitement des supports. Concevant son Mobilier à partir d'un carré modulable qu'il applique jusque dans la définition
de la section du pied du guéridon et d'un matériau industriel (le formica), Cazal élabore un art qui se situe à la croisée du travail de designer et de l'entreprise publicitaire.
Stratégies indispensables de l'imagerie artistique, la démarche publicitaire de Cazal et le goût du spectaculaire chez Bouillon procurent un véritable enchantement. Mais que l'on ne se réjouisse
pas trop vite de ces étalages alléchants, car voici que le ciel se charge de lourds nuages et que le vent ne tardera pas à tout emporter sur son passage. La précision des détails dans le
tableau de Bouillon n'est qu'un leurre pour nous mettre en garde contre l'empire de l'éphémère qui s'étend jusqu'aux existences individuelles. Cazal l'a bien compris. En retirant de la bouteille
l'étiquette où figurait la marque du champagne, l'artiste publicitaire tire parti du temps présent et de la futilité des choses. Cazal transpose ainsi son identité dans l'objet mercantile pour
annuler l'illusion et la vanité.
MG in La Voix du Nord, Tourcoing, 01.09.1998.