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Jean Giraudoux, La Guerre de Troie n'aura pas lieu, Acte 1, scène 1

Publié le par MG

Le rideau se lève, à Troie, sur la terrasse d'un rempart. Deux femmes sont en présence : Andromaque, épouse d'Hector, le fils aîné du roi Priam, et Cassandre, sa belle-soeur, la prophétesse de la cité. La première espère avec confiance le retour de son mari dont elle est enceinte ; la seconde, réfutant cet optimisme, évoque déjà un sombre destin pour la ville pourtant baignée de soleil...

ANDROMAQUE. — La guerre de Troie n’aura pas lieu, Cassandre !

CASSANDRE. — Je te tiens un pari, Andromaque.

ANDROMAQUE. — Cet envoyé des Grecs a raison. On va bien le recevoir. On va bien lui envelopper sa petite Hélène, et on la lui rendra.

CASSANDRE. — On va le recevoir grossièrement. On ne lui rendra pas Hélène. Et la guerre de Troie aura lieu.

ANDROMAQUE. — Oui, si Hector n’était pas là !… Mais il arrive, Cassandre, il arrive ! Tu entends assez ses trompettes… En cette minute, il entre dans la ville, victorieux. Je pense qu’il aura son mot à dire. Quand il est parti, voilà trois mois, il m’a juré que cette guerre était la dernière.

CASSANDRE. — C’était la dernière. La suivante l’attend.

ANDROMAQUE. — Cela ne te fatigue pas de ne voir et de ne prévoir que l’effroyable ?
CASSANDRE. — Je ne vois rien, Andromaque. Je ne prévois rien. Je tiens seulement compte de deux bêtises, celle des hommes et celle des éléments.

ANDROMAQUE. — Pourquoi la guerre aurait-elle lieu ? Pâris ne tient plus à Hélène. Hélène ne tient plus à Pâris.

CASSANDRE. — Il s’agit bien d’eux !

ANDROMAQUE. — Il s’agit de quoi ?

CASSANDRE. — Pâris ne tient plus à Hélène ! Hélène ne tient plus à Pâris ! Tu as vu le destin s’intéresser à des phrases négatives ?

ANDROMAQUE. — Je ne sais pas ce qu’est le destin.

CASSANDRE. — Je vais te le dire. C’est simplement la forme accélérée du temps. C’est épouvantable.

ANDROMAQUE. — Je ne comprends pas les abstractions.

CASSANDRE. — À ton aise. Ayons recours aux métaphores. Figure-toi un tigre. Tu la comprends, celle-là ? C’est la métaphore pour jeunes filles. Un tigre qui dort ?

ANDROMAQUE. — Laisse-le dormir.

CASSANDRE. — Je ne demande pas mieux. Mais ce sont les affirmations qui l’arrachent à son sommeil. Depuis quelque temps, Troie en est pleine.

ANDROMAQUE. — Pleine de quoi ?

CASSANDRE. — De ces phrases qui affirment que le monde et la direction du monde appartiennent aux hommes en général, et aux Troyens ou Troyennes en particulier…

ANDROMAQUE. — Je ne te comprends pas.

CASSANDRE. — Hector en cette heure rentre dans Troie ?

ANDROMAQUE. — Oui, Hector en cette heure revient à sa femme.

CASSANDRE. — Cette femme d’Hector va avoir un enfant ?

ANDROMAQUE. — Oui, je vais avoir un enfant.

CASSANDRE. — Ce ne sont pas des affirmations, tout cela ?

ANDROMAQUE. — Ne me fais pas peur, Cassandre.

UNE JEUNE SERVANTE, qui passe avec du linge. — Quel beau jour, maîtresse !

CASSANDRE. — Ah ! oui ? Tu trouves ?

LA JEUNE SERVANTE, qui sort. — Troie touche aujourd’hui son plus beau jour de printemps.

CASSANDRE. — Jusqu’au lavoir qui affirme !

ANDROMAQUE. — Oh ! justement, Cassandre ! Comment peux-tu parler de guerre en un jour pareil ? Le bonheur tombe sur le monde !

CASSANDRE. — Une vraie neige.

ANDROMAQUE. — La beauté aussi. Vois ce soleil. Il s’amasse plus de nacre sur les faubourgs de Troie qu’au fond des mers. De toute maison de pêcheur, de tout arbre sort le murmure des coquillages. Si jamais il y a eu une chance de voir les hommes trouver un moyen pour vivre en paix, c’est aujourd’hui… Et pour qu’ils soient modestes… Et pour qu’ils soient immortels.

CASSANDRE. — Oui, les paralytiques qu’on a traînés devant les portes se sentent immortels.

ANDROMAQUE. — Et pour qu’ils soient bons !… Vois ce cavalier de l’avant-garde se baisser sur l’étrier pour caresser un chat dans ce créneau… Nous sommes peut-être aussi au premier jour de l’entente entre l’homme et les bêtes.

CASSANDRE. — Tu parles trop. Le destin s’agite, Andromaque !

ANDROMAQUE. — Il s’agite dans les filles qui n’ont pas de mari. Je ne te crois pas.

CASSANDRE. — Tu as tort. Ah ! Hector rentre dans la gloire chez sa femme adorée !… Il ouvre un œil… Ah ! Les hémiplégiques se croient immortels sur leurs petits bancs !… Il s’étire… Ah ! Il est aujourd’hui une chance pour que la paix s’installe sur le monde !… Il se pourlèche… Et Andromaque va avoir un fils ! Et les cuirassiers se baissent maintenant sur l’étrier pour caresser les matous dans les créneaux !… Il se met en marche !

ANDROMAQUE. — Tais-toi !

CASSANDRE. — Et il monte sans bruit les escaliers du palais. Il pousse du mufle les portes… Le voilà… Le voilà…

LA VOIX D’HECTOR. — Andromaque !

ANDROMAQUE. — Tu mens !… C’est Hector !

CASSANDRE. — Qui t’a dit autre chose ?

Jean Giraudoux, La Guerre de Troie n'aura pas lieu, Acte I, scène 1, 1935.



La pièce de Jean Giraudoux (1882-1944) fut présentée pour la première fois le 21 novembre 1935 au théâtre de l'Athénée, à Paris. Louis Jouvet en assurait la direction. Le mythe antique de la guerre de Troie et l'histoire contemporaine sont les deux sources d'inspiration de l'auteur qui mène sa réflexion sur l'absurdité de la guerre et livre de manière prémonitoire la folie humaine qui caractérisera la Seconde Guerre mondiale.


I. Deux caractères pour deux philosophies de vie :

    1. L'opposition psychologique des deux femmes :
- Andromaque est un personnage optimiste (ses phrases sont affirmatives) ; Cassandre est un personnage à caractère passif (ses phrases et les connotations de ses expressions sont négatives).
- Condescendance de Cassandre dans l'expression "Jusqu'au lavoir qui affirme" : le lavoir désigne la fonction du personnage et  se veut une généralisation (tout le milieu populaire pense de la même façon).
- L'opposition réside aussi entre la femme mariée et la femme seule, entre la femme enceinte (la chair) et celle portant la préscience (le verbe).

    2. L'opposition de deux conceptions du temps et de la vie :
- D'un côté, Andromaque incarne l'humanisme ; de l'autre, Cassandre incarne la fatalité.
- Opposition jusque dans les éléments qui sont pris en compte pour justifier le système de pensée de chaque personnage : condescendance chez Cassandre ("lavoir"), ironie (avec l'antiphrase "les paralytiques" pour désigner les hommes en général) / naïveté chez Andromaque ("une vraie neige").


II. Du mythe à l'actualité :

    1. Une inscription dans la tradition littéraire :
- Dans la mythologie, Cassandre a le don de la prophétie mais est condamnée à ne pas être crue (malédiction).
- Andromaque, épouse d'Hector et mère d'Astyanax est amoureuse et fidèle.

    2. Les connaissances du XXe siècle :
- La force de la première réplique de cette scène d'exposition rappelle au public les questions qu'il se pose en cette époque (1935) sur les relations franco-germaniques.
- Les expressions "la forme accélérée du temps" et "ne omprends pas les abstractions" font référence aux travaux d'Einstein. La métaphore étant la concrétisation de l'abstrait.

    3. Cassandre, porte-parole de Giraudoux ?
- Cassandre fait l'analyse métalinguistique du discours. Il ne faut pas oublier que le théâtre de Giraudoux est un théâtre écrit qui propose une réflexion sur la fonction du langage.
- Le registre courant de Cassandre doit lui permettre d'être comprise par tous (adaptation).
- La métaphore du "tigre" (qui peut suggérer Hitler) amène à un mélange des genres : introduction du comique dans une tragédie.


III. Le dialogue giralducien :

    1. La fantaisie verbale :
- Le registre courant et le lexique familier de Cassandre ("matous") est associé au style noble des propos.
- Les clichés et leux communs employés par Andromaque ("le bonheur tombe sur le monde", "De toute maison de pêcheur... le murmure des coquillages.").
- Les tournures paradoxales ("C'était la dernière guerre. La suivante l'attend", "les paralytiques qu'on a traînés devant les portes se sentent immortels").

    2. La verve parodique :
- L'art du proverbe et de la citation détournés ("Une vraie neige", "Les hémiplégiques se croient immortels sur leurs petits bancs !").
- Les traits d'esprit ("les cuirassiers se baissent maintenant pour caresser les matous dans les créneaux !").
- Les références bibliques dans un mythe homérique ("paralytiques", "premier jour de l'entente entre l'homme et les bêtes", "Et...").

MG 10 mai 2009.



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DELPORTE 12/05/2009 17:58

Bonjour ami, voilà un auteur qui n'était pas de mon clan, on ne peut aimer tout le monde !!! 5un J'aime / Je n'aime pas à la Pérec s'imposerait !J'ajoute à Michaux, le passage de Céline aussi, à Hazebrouck, blessé d'une balle  dans le bras qu'on lui amputa, conduit sur l'hôpital auxiliaire n°6 installé dans le collège Saint-Jacques comme le précise François Gibault dans son Temps des espérances (Mercure de France, 1986) Y a eu de beaux passages dont un roi, Charles VI, je crois !!!  Peut-on dire de belles naissances ensuite ?..