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Yan Leroy, Premiers signes

Publié le par MG

 

Ce qu’il examinait avec tant d’attention, c’était un morceau de cendre noire coagilée portant une empreinte creuse : on eût dit un fragment de moule de statue, brisé par la fonte ; l’œil exercé d’un artiste y eût aisément reconnu la coupe d’un sein admirable et d’un flanc aussi pur de style que celui d’une statue grecque. L’on sait, et le moindre guide du voyageur vous l’indique, que cette lave, refroidie autour du corps d’une femme, en a gardé le contour charmant. Grâce au caprice de l’éruption qui a détruit quatre villes, cette noble forme, tombée en poussière depuis deux mille ans bientôt, est parvenue jusqu’à nous ; la rondeur d’une gorge a traversé les siècles lorsque tant d’empires disparus n’ont pas laissé de trace !

                                                                              Théophile Gautier, Arria Marcella, 1857.



Issue du néolithique, notre civilisation sacrifie toujours à la mythologie de la terre-mère, du sol natal et nourricier. L’essor de la science et de la technique n’a que peu ou prou affecté notre imaginaire. D’ailleurs, plus l’instrumentation gagne en efficacité comme en célérité opératoire, plus le changement détermine notre cadre de vie, et plus nous manifestons un attachement aux coutumes et valeurs du passé. Jamais nous n’avons autant fréquenté les antiquaires, les musées d’histoire naturelle et d’archéologie… L’œuvre numérique de Yan Leroy participe « naturellement » de cet engouement : elle interroge, analyse et re-présente des fossiles, premiers signes de vie.

Le fossile est une empreinte végétale ou animale conservée dans des dépôts sédimentaires. Il n’a en réalité aucune substance et ne saurait exister en dehors du matériau dans lequel on le trouve. Cette empreinte est importante en ce qu’elle fournit une trace visuelle de l’animal ou de la plante qui l’a fait. Néanmoins, elle ne peut rendre compte totalement et parfaitement d’une créature comme d’une époque. Le fossile est une altération, un résidu de mélanges chimiques plus ou moins déformé, et l’image qu’il donne à voir est celle d’un fragment de la réalité historique, biologique, organique... Les fossiles constituent ad aeternum la mémoire de notre sol, mais le temps et l’espace ont interféré et proposé une pré-Histoire devenue problématique dans ses incertitudes, ses manques et ses discontinuités.

Les procédés rhétoriques et techniques de Yan Leroy prennent en compte ce paradoxe. Tout l’effort de l’artiste porte sur l’instabilité et la discontinuité des rapports entre la réalité et sa représentation, entre le monde et la perception que nous avons du monde. L’ordinateur lui apparaît alors comme l’outil idéal pour saisir et traduire chaque représentation. L’image-matrice retenue par l’artiste est décomposée en pixels et contrôlée dans sa morphogénèse et dans sa distribution. Tout se passe comme si Leroy imposait à l’image du fossile de nouvelles métamorphoses dont chaque état resterait tributaire de données circonstancielles et mémorielles issues - cette fois - du dialogue entre l’homme et la machine : recadrage, éclairage, extension de l’image… ou autre algorithme de visualisation.

Ainsi, les images numériques de Yan Leroy s’inscrivent dans une démarche contemporaine qui introduit la technologie dans l’art. Et comme toutes les techniques récentes, la numérisation trouve sa justification dans les pratiques des médias antérieurs. La peinture impressionniste n’a-t-elle pas révélé la trame vibratoire du monde ? La photographie et le cinéma, suggéré le mouvement par succession d’images fixes ? De même, la télévision ne montre-t-elle pas paradoxalement, la continuité apparente des objets sensibles par alternance rythmique d’obturations et d’interstices ? Il n’est donc pas étonnant que les oeuvres de Leroy se révèlent impatientes de souligner la nature sporadique du support technique et de discréditer, par certains subterfuges, la prétendue homogénéité des fossiles représentés.

L’art de Leroy génère le changement. Il se soustrait perceptiblement et matériellement aux liens traditionnels établis par l’image entre l’œuvre, l’artiste et le spectateur. Ses images sont l’expression d’un langage informatique fondé sur les calculs mathématiques et la reconstruction d’un réel - déjà lui-même abstrait car fragmenté – dans sa description logique et rationnelle, et essentiellement dans un devenir qu’il connaîtra au travers de l’interprétation du regardeur. D’ailleurs, cette notion du devenir peut s’étendre au statut de la création puisque chaque œuvre de Leroy soulève le problème de son originalité et de son unicité : chaque image est modulable et à géométrie variable.



MG - Janvier 2002. Plaquette et photographies de l'exposition Yan Leroy, Premiers signes du 18 février au 08 mars 2002, galerie Imax - Le Crax, Lille.


- Lire aussi Yan Leroy, Caprices.




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