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Les sculptures d'Eve Champion

Publié le par MG

 

Ecrire à propos des sculptures d’Eve Champion serait en quelque sorte écrire à propos du dessin, tant il est vrai que ses pièces explorent et questionnent, dans l’espace réel, le statut et l’énergie de cette ligne qui, tantôt délimite et compose une forme, tantôt crée et structure la surface à l’échelle du corps humain. Grâce à leur extrême économie de moyens, elles apparaissent comme une expression graphique s’inscrivant dans le monde tangible et le soulignant.


C’est à partir de l’espace et de son épaisseur qu’Eve Champion travaille le dessin. Le plan peut se manifester dès lors comme un effet, une résultante, un mur sur lequel une ombre - ou un reflet selon les pièces - apparaît, mais il n’est plus le substrat d’une forme ni d’un processus, il en est la limite. Aussi, lorsque l’artiste donne à voir un dessin dans l’espace, elle tend pour cela des lignes entre les murs creusant les intervalles et les distances matérielles. Ces lignes en tension prennent appui sur les côtés, sur le plafond ou sur le sol et se disposent selon différents degrés d’inclinaison.

Leur finesse, leur présence souvent fragile, parfois presque imperceptible à la couleur, à la lumière et à l’échelle du lieu dans lequel elles se montrent, évoque autant le tracé ténu et retenu que celui avec amplitude de droites, de courbes et de contre-courbes, invoquant par la même occasion l’aire géométrique. Ces lignes que l’artiste souhaite les plus simples possibles (fibre de verre, tiges d’inox, d’acier…), tant elles ne sont dans l’espace qu’une orientation et un support du visible, inscrivent, contiennent ou déploient des formes curvilignes ou anguleuses, dont les dimensions varient de quelques centimètres à plusieurs mètres, et que l’on désigne, pour des raisons d’échelle et de disposition, comme des dessins dans l’espace, que l’on appréhende selon les pièces dans une simultanéité du regard ou une durée linéaire de lecture.


La référence à la ligne du dessin est importante à plus d’un titre. D’évidence, nous ne sommes plus devant le tracé direct d’une ligne sur le plan, mais devant le spectacle de sa matérialisation et de sa réalisation toujours changeante dans l’espace, où elle découpe le vide et traverse la lumière. Au gré de notre déambulation et de notre point de vue, ces lignes subissent des contractions ou des étirements, absorbent des résistances ou créent, en leurs extrémités, des tensions. Ainsi, parce qu’elle œuvre dans l’espace concret, Eve Champion se heurte à la réalité des matières, à leur gravité et à leur orientation, et puis pose, coince, visse et fait tenir seules ou ensemble ces tiges usinées afin que se dessinent des lignes directrices dans l’espace visuel et tactile, tel un rythme musical dans l’espace sonore.

Le projet à l’initiale ne relève pas, dans son dispositif spatial ni dans sa pratique d’une activité de dessin mais de sculpture, réunissant tous les éléments qui fondent une expérience pleine de l’espace. Comme tous les corps solides, les pièces d’Eve Champion doivent compter avec les lois de la pesanteur. Leur équilibre, résultat d’une résistance vaincue, n’est autre que la mise en relation de la forme avec la force de gravité et c’est là le principe même qui fonde la sculpture.


L’ombre peut enfin attester de la réalité d’un espace et de l’opacité des choses. Elle en est la marque et la preuve, mais elle est aussi à son tour un dessin sur le mur, certes précaire, mais qui apparaît comme la continuité des pièces sculpturales. Si l’ombre est bien cette fois un dessin sur le plan, ce dernier n’est qu’une absence de lumière qui s’attache à la corporéité des choses. Aussi, qu’elles se définissent par la ligne ou par assemblage d’éléments, les pièces d’Eve Champion expérimentent et instaurent des rapports singuliers entre le dessin et la sculpture.

 

MG - Janvier 2004. Plaquette et photographies de l'exposition Des jardins révélés du 05 juin au 26 septembre 2004. Promenade artistique dans les jardins de Lille conçue par l'association aRtmateuR.

 

 

Entretien avec Eve Champion

 

M. G. : Photographie, sculpture, installation... Vous êtes une touche-à-tout. Comment pourriez-vous définir votre pratique ?

E. C. : Je développe en réalité deux pratiques : la photo et la sculpture. Pour ce qui relève de la photographie, il s’agit de constituer une banque d’images en conservant aussi bien les photos des autres que celles que je réalise et celles qui mettent en scène mes propres sculptures et qui correspondent à un regard, à mon regard sur la sculpture. Ces images peuvent servir tôt ou tard mon travail. C’est pourquoi, cette pratique diffère de la collection : je stocke des images pour les recontextualiser. Comme quand on ouvre un livre, cela donne des pistes, des idées, des ouvertures… Je dispose donc d’un fond permanent, d’un travail qui existe en permanence et qui s’apparente à celui de la peinture puisqu’il repose sur le regard.


 

M. G. : L’autre pratique - la sculpture - est davantage physique. Vous faites principalement appel à l’acier.

E. C. : A l’acier, à la fibre de verre et autres métaux tels que l’inox, le bronze déjà tout fait. Je m’intéresse aux formes géométriques. J’emploie des volumes, des poulies sans donner pour autant la fonction première de ces pièces usinées. J’entretiens avec ces dernières un rapport de l’ordre de l’affect. Rien n’est plus beau, plus fabuleux, plus net et plus simple qu’une pièce usinée. C’est « nickel » et sans imperfection. Voilà comment je sélectionne ces pièces.

 

M. G. : En rejetant la fonction première de ces pièces, vous donnez naissance à autre chose…

E. C. : Je me préoccupe de l’endroit où l’on est, des distances entre les lieux. Dans mon ancien appartement, il y avait des cartes géographiques partout sur les murs. Ces présences me permettaient de voir au-delà, d’aller au-delà de ce que l’on voit. On vit dans un monde où l’apparence nous aveugle. Je ne pense pas qu’il faille s’arrêter sur ce que l’on voit ; il faut chercher autre chose. D’où l’analyse, l’extrapolation… et le choix de volumes simples, faciles à emboîter, à enfiler. La perception sera différente selon le point de vue adopté : une ligne par exemple peut devenir courbe.


 

M. G. : Néanmoins, ces volumes simples, ces matériaux prêts à être utilisés exercent des poussées, établissent des rapports de poids, de force entre eux et l’espace dans lequel ils se situent.

E. C. : Il y a toujours dans la mise en place de sculptures, dans l’assemblage d’éléments, des rapports de forces, des équilibres précaires avec lesquels je dois compter. Un repère, une sorte de signalétique – un disque, une boule – avertit le spectateur et rappelle que la sculpture qui est donnée à voir reste fragile dans sa disposition.


 

M. G. : Deux notions semblent caractériser votre travail : celle d’espace, de lieu puisque l’œuvre est conçue in situ et celle du temps qui apparaît à la lecture de l’œuvre en tension.

E. C. : L’œuvre est, certes, conçue in situ mais demeure adaptable, modulable pour d’autres lieux. En outre, il y a dans mon travail une prise en compte de l’instant. Face à l’œuvre, nous nous trouvons dans une situation d’attente entre ce qui est là sous les yeux et ce qui va arriver. Les tensions sont ainsi des moments qui n’arrivent pas : l’action existe mais la réaction est attendue. J’ose espérer que le geste que l’on attend et qui n’a pas lieu ouvre l’espace.

 

Propos recueillis le 06 février 2004, à Lille.

 

 

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tilk 30/06/2009 19:04

très intérréssant...j'ai adorétilk