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Douze à table un vendredi 13

Publié le par MG

2012.09.05 maison LILLE 4

 

Si Elisabeth Teissier ne put se joindre à nous, elle ne me manquait pas pour autant. Mes onze convives devaient probablement penser comme moi lorsqu'ils s'attablèrent, même si elle représentait à leurs yeux bien plus que ma personne. Du moins, me le fit-on comprendre en fin de repas. Mais, avant même que nous n'entamâmes l'hors-d'oeuvre, l'angoisse de la voir surgir à tous moments se manifestait chaque fois que quelqu'un posait l'une de ses mains sur la table de bois tandis que je croisais mes couverts, pensant livrer un duel contre mon exaspération. J'étais déjà si excédé que j'aurais pu allumer trois cigarettes à la suite avec la même allumette. L'on mangea enfin. Soucieux cependant de satisfaire mes convives, j'anticipais chacune de leurs attentes jusqu'à ce que je renversasse la salière près de l'assiette de mon voisin de droite. Pris de terreur, celui-ci me lança :

- « Plutôt que de le gaspiller, répandez-le aux quatre coins de la pièce ! »

- « Serait-ce un anxiolytique naturel ? », l'interrogeais-je.

- « Ne vous a-t-il donc pas suffi de nous présenter le pain à l'envers ? »

Levant les yeux dans l'espoir de voir une étoile filante, mes invités attendaient que je tirasse bon augure de cette réflexion. Un long silence se fit. Puis, au moment même où mon chat noir traversa la salle à manger, je dis :

- « Cela vous soulagerait-il que je vous offre une explication circonstancielle, susceptible de me dédouaner ? Bien sûr que non ! Il vous importe davantage d'obéir à la logique de ce que vous croyez fermement parce qu'elle renforce l'illusion de contrôle que vous vous faites. Cette soirée serait-elle un moment de tant d'incertitudes ? Etes-vous si vulnérables ? Car, lorsque vous m'observez, je lis vos pensées si magiques qu'elles lient chaque cause à un effet imaginaire... »

- « Mais les pensées magiques, comme vous dîtes, sont constructives ! », se glorifia l'un de mes interlocuteurs.

- « Freud, puisque vous le paraphrasez, insistait effectivement sur l'indispensabilité de ce prodigieux pouvoir au développement cognitif de l'être ... mais jusqu'à douze ans. Au-delà de cet âge, il conduit au délire, à la compulsion... »

- « Seriez-vous, à ce point, maître de votre destin ? », me questionna ma troublante voisine de gauche.

- « Tout ce que je sais, madame, c'est que je ne saurais mettre mon destin entre les mains de quelque chose que l'on considère comme rassurant. »

- « Qu'un homme tel que vous tende à faire confiance à sa pensée ne signifie pas qu’il soit imperméable au réel. Car s’il l’était, sa survie ne serait-elle pas menacée ? Ce que je voudrais vous dire, monsieur, c’est que le fait de croire en quelque chose donne un sens à l’existence et, ce faisant, influence nos comportements, même quand ladite croyance se révèle non fondée. » surenchérit-elle.

- « Bien dit ! », vociféra-t-on à l'autre bout de la table.

2013.01.06 LILLE 92

 

Je marquai un temps avant de questionner l'assemblée :

- « Jadis, les activités des paysans dépendaient des aléas du temps. Pourrait-on établir le même constat depuis les progrès de l'agronomie ? »

Telle une pierre jetée sur un miroir, mon interrogation brisa quelques évidences. Mais ce ne fut pas une tourmaline noire que je venais de lancer puisque plus personne ne s'égosilla. Aussi, poursuivais-je, m'adressant d'abord à tous puis à mon meilleur ami, joueur au loto :

- « Ne mobilise-t-on pas ce que l'on n'explique pas quand tout a échoué ? Fer à cheval, patte de lapin, trèfle à quatre feuilles... Je te vois rire, Pascal. Mais ne paries-tu pas sur quelque chose potentiellement bénéfique sachant qu'elle ne te coute que peu ? »

A cet instant, je crus cracher si fort que mes convives paraissaient cachés sous leur parapluie. Je voulus conclure en changeant d'échelle :

- « Mes amis, l'avantage d'établir d'éventuels rapports de cause à effet est si grand et l'inconvénient de prises de risques si faible que vous ne parvenez, ce soir encore, ni à infirmer ni à confirmer ce qui vous angoisse... »

Je n'eus pas le temps de les prévenir des conséquences de l'abus de fausses sciences, qu'un « toc » se fit entendre à la porte : Elisabeth Teissier venait d'arriver.

 

Texte et photos : MG - 20 mars 2013.

 

 

 

 

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Nadège 26/03/2013 14:57


Qu'est-ce que c'est drôle... particulièrement la chute !

MG 26/03/2013 17:56



N'est-ce pas ? Imagine une soirée dans laquelle tu te retrouves au milieu de superstitieux...