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L'ingratitude

Publié le par MG

« Une nation peut survivre à ses fous, et même à ses ambitieux. Mais elle ne peut pas survivre à la trahison de l’intérieur. Un ennemi aux portes est moins redoutable, car il est connu et il porte sa bannière ouvertement. Mais le traître se déplace librement parmi ceux qui sont à l’intérieur des murailles, ses murmures pervers bruissent à travers les ruelles, et on les entend dans les allées même du pouvoir. Un traître ne ressemble pas à un traître ; il parle avec une voix familière à ses victimes, et il porte leur visage et leurs arguments ; il en appelle à la bassesse qui se trouve ancrée dans le coeur des hommes. Il pourrit l’âme d’une nation, travaillant en secret, inconnu dans la nuit, sapant les piliers de la ville. Il contamine le corps politique qui ne peut plus résister. Un assassin est moins à craindre. Le traître c’est la peste ».

Marcus Tullius Cicéron - 1er siècle avant notre ère.

 

 

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Le père est seul. Et la solitude l'ennuie à mourir. Il mourra seul ; il le sait depuis toujours.

Pour la première fois, il s'assoit silencieusement. Il veut tuer le temps. Il le suspendrait s'il le pouvait mais les aiguilles ne tournent plus rond. C'est, du moins, ce qu'il croit.

Pour la dernière fois, il s'allonge difficilement. L'aîné est là, non loin de lui. Il connaît les crimes passés sous silence. Il ne trempera plus les mains dans le sang, pas plus qu'il ne supporte à présent le regard vide du père condamnable et condamné.

 

Au chevet, la tête baissée, confondu de dégoût et d'indignation, le fils est la figure contenue, se retenant de reprocher ce qui bientôt n'aura plus lieu d'être. La confrontation familiale se fond ainsi en une scène mortifère, presque mortifiante. La malédiction que lance aujourd'hui le père se perd dans la surenchère de propos étouffés et d'éléments accumulés dans la pièce sarcophage.

La main droite du moribond élevée en un geste de terreur vient de retomber près du poing gauche serré de colère du garçon qui vit l'imprécation affichée contre lui comme la dernière manifestation d'un caractère dépravé. On sent en cet enfant devenu grand le déchirement d'un cœur qui se refuse de gémir des douleurs d'antan et ce mélange de sentiments contradictoires difficile à exprimer en la circonstance.

 

On croirait entendre sortir de la bouche du mourant de terribles paroles d'hier et d'ailleurs. De la médisance au rejet, du dédain affirmé au déni appuyé, les injures et coups bas adressés jusqu'au plus proche entourage ne trouvent de consistance que sur les murs recouverts de trophées volés. Le silence qui règne est des plus assourdissants tant il se fait l'écho des parjures et menaces enfoncées dans l'hébétude d'une mère ou d'une femme, d'une sœur ou d'un fils.

Aucune voix, pas même céleste, pas même d'un feu, n'ordonne ces résonances. La médisance sort d'un râle, d'un vent, d'une toux grasse, du souffle nauséabond de la bête. L'haleine chargée de l'ogre agonisant vicie le peu d'air qui circule en cet endroit reculé. Aussi, le fils inhale le filet de lumière s'échappant au travers des mailles du volet tombé avant l'heure, providentiel trou dans ce nid à rats.

 

 

GOLEM

Dans ce drame de tous les jours, de l'incompréhension et de la souffrance, de l'émotion contenue et du repentir avalé, ne passe que le courant qui balaie mièvrerie et sentimentalisme. Le père entretient une dernière fois l'odieuse qualité de persécuteur qu'il développa sa vie durant. Le venin qui coule maintenant dans ses veines dessine le suicide : en tourmentant sa famille, il s'est empoisonné lui-même.

 

D'aucuns diront de la Raison qu'elle est cette faculté de l'esprit des hommes qui permet de dissocier le bien du mal en vue d'une plus grande compréhension du monde. Or, l'observation des agissements passés et présents de ce père révèle une vie sans la conduite de la Raison. Il aurait pu en être autrement mais c'est un fait : il a tant  envié et convoité que la jalousie l'a rendu ridicule et insupportable, aigri et détestable. Même son dernier silence, son dernier regard sont la manifestation mécanique du corps. Sa présentation finale, sans passion ni compassion, sans remords ni regret, ne serait-elle pas la preuve de l'inexistence de l'âme ?

 

- « Ai-je raison de m'adresser encore à vous ?, demande enfin le fils. En quoi mon propos sera-t-il bon puisque je ne connais moi-même l'entreprise. C'est stupide que d'interroger l'autre sur les raisons qui le poussent à agir. Néanmoins, savez-vous pourquoi vous m'écoutez ? L'idiotie surprend ; la folie fascine autant qu'elle effraie. Que vois-je et entends encore ce soir ? Votre attitude et vos paroles sont-ce celles d'un idiot ou d'un malade ? Si l'on vous demandait de choisir, que répondrait votre conscience ? Je connais la raison pour laqualle vous m'écoutez encore. Je n'ose, en vérité, prononcer des mots qui ne soient à leur place et qui perdent leur sens. Des mots qui ne soient ni regrettables, ni inoubliables. Des mots ni accusateurs, ni défendables. Je souhaiterais seulement décrire maintenant, ni Dieu, ni Diable, mais un être qui tourne depuis trop longtemps sans faire le moindre pas, qui hurle et se déchire lui-même. Je ne sais pas plus ce que vous êtes en mesure d'entendre et de comprendre quand vous croyez raisonner. En réalité, vous résonnez seulement dans un espace que vous espéreriez sans mur, sans enclos. Ce n'est pas un drame mais une illusion que de faire errer votre pensée sur un terrain aride, désertique et dangereux. Sauriez-vous, maintenant que la nuit tombe, prononcer clairement des idées, des souvenirs, des impressions, ou des rêves ? Avez-vous su vraiment rire, vraiment pleurer ? Distinguez-vous à présent le noir du blanc ? Il me vient à l'esprit que je puis vous ennuyer ici. Car du commencement à maintenant, vous n'aimez rire que lorsque l'autre finit par rire de vous-mêmes. »

 

Sans se redresser, le père s'esclaffe. Les yeux rivés sur le plafond, il congédie l'assistance. Il a toujours su qu'il finirait seul.

 

Texte : MG - Aniche, le 7 janvier 2014. A Babcia, Elzbieta, Virginie, Maëlle, Nathalie, Léo et Nine.

Illustrations de haut en bas :

- MG, Sans titre, gouache sur papier cartonné, 10 x 15 cm, 24 janvier 1999.

- Damien Massart, Le Golem, digigraphie d'après négatif, 24 x 36 cm, 1997-2013, coll. MG

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