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Lucas van Valckenborch, La Tour de Babel

Publié le par MG

BABEL 91

Lucas van Valckenborch, La Tour de Babel, 1595,

huile sur bois, 42 x 68 cm, Mittelrhein Museum, Coblence, Allemagne.

 

 

  •  Le contexte historique :

Avant d'être sous contrôle espagnol, les dix-sept provinces des Pays-Bas étaient réunies sous une même couronne par les Ducs de Bourgogne puis, de 1515 à 1555, par Charles Quint, empereur issu de la Maison des Habsbourg. En 1549, celui-ci fait des Pays-Bas un État distinct du Saint-Empire romain germanique et du Royaume de France s'assurant ainsi de la pérennité de cette main mise espagnole sur ces dix-sept provinces qui rapportent quatre fois plus que les Amériques ou l'Espagne elle-même.

Sous le règne de son fils Philippe II un conflit s'engage avec l'Espagne. Si Charles Quint était « un enfant du pays », son successeur demeure un souverain étranger, éduqué en Espagne. À cela s'ajoutent un conflit contre le gouvernement trop centralisateur et une fracture religieuse - les rois catholiques luttant fermement contre l'« hérésie protestante ». En 1581, les sept provinces à majorité protestantes, situées au nord des Pays-Bas font abjuration du roi et constituent les Provinces-Unies. Les dix provinces catholiques restent sous le contrôle de la couronne d'Espagne. De 1581 à 1609, puis de 1621 à 1648, plusieurs guerres sont alors nécessaires pour garantir aux Provinces-Unies leur indépendance définitive.

 

  • L'artiste :

Né à Louvain en 1535, Lucas van valckenborch est admis comme maître à la guilde des peintres de Malines en 1564. Suite aux persécutions religieuses infligées par les troupes du Duc d'Albe aux sympathisants de la Réforme, il se réfugie à Liège puis, en 1566, à Aix-la-Chapelle. Résidant momentanément à Anvers, il entre en 1577 au service de l'archiduc Matthias, alors gouverneur des Pays-Bas espagnols. A partir de 1581, il accompagne ce dernier à Vienne, à Prague, à Linz et à Nuremberg. Vers 1592, il rejoint son frère Marten, peintre lui aussi, avec qui il partage un atelier à Francfort-sur-le-Main. Il y obtient la citoyenneté en 1594 et y meurt en 1597.

Lucas van Valckenborch est un paysagiste dans la lignée de Pieter Bruegel l'Ancien qui s'adonne à la représentation de scènes de saison dans lesquelles le travail des paysans et l'amusement des bourgeois sont habilement décrites. Ses paysages panoramiques, montagneux ou boisés, aux nuances lumineuses et raffinées, donnent souvent une impression de grande précision topographique tout en s'appuyant sur une conception imaginaire de l'espace.

 

  • L'oeuvre :

Entre terre et ciel, s'élève une gigantesque tour dont le sommet encore inachevé traverse déjà quelques nuages effilochés. Dans le lointain, des pics bleuâtres d'un ton émail prolongent cette édifiante construction et se mêlent progressivement à la profondeur des cieux. Sur le côté gauche, un vieil arbre ayant pris racine sur la roche semble être le dernier rappel de ce que fut l'endroit avant que l'homme ne domine complètement les forces de la nature. Plus bas, au premier plan, au bord d'une crevasse et devant deux soldats armés de piques, un roi coiffé d'une couronne, portant un sceptre à la main et un grand manteau d'hermine au-dessus de son pourpoint, discute du chantier avec un maître d'oeuvre humblement agenouillé et le bourgmestre.

Ce tableau au format modeste évoque évidemment l'épisode biblique de la tour de Babel. Le motif de la construction fait intervenir deux espaces essentiels : le haut, domaine du divin, et le bas, réservé aux hommes, que la dynamique verticale de la tour tente en vain de réunir. Le monarque du premier plan représente probablement Nemrod, fils aîné de Cham et petit-fils de Noé, qui, dans la Genèse, est décrit comme celui qui défia Dieu en faisant croire à son peuple que la ville qu'il bâtira n'aura pour but que de se protéger des ennemis. Nemrod souhaitait surtout ériger une tour suffisamment haute pour que les flots d'un nouveau Déluge ne pussent la submerger.

A l'instar de celles que réalisa Brueghel l'Ancien quelques années plus tôt, l'image de Lucas van Valckenborch demeure équivoque. S'il exprime l'insignifiance et l'orgueil démesuré de l'homme, l'artiste s'applique également à dépeindre les connaissances et l'ingéniosité de ses contemporains. La forme de la tour, respectant les arcades, les vomitoires et les soutènements du Colisée que redécouvrent les artistes de la Renaissance, suggère aussi celle des monuments de l'Amérique précolombienne dont les navigateurs et conquérants ont pu faire connaître l'image. Tel un dessin en coupe, la représentation de la tour dans ses différentes étapes de construction montre avec minutie, les procédés techniques de l'architecture (grues, échelles, monte-charges...) employés à cette époque.

De plus, l'édification de la tour près de ce qui semble être l'embouchure d'un fleuve, à proximité d'un port, exalterait l'essor commercial tant de Francfort-sur-le-Main où travaille alors Lucas van Valckenborch que les grandes villes maritimes des Provinces-Unies dont il est originaire. Babel, symbole du développement économique, évoquerait enfin les violents conflits politico-religieux qui secouent encore l'Europe septentrionale en ce XVIe siècle finissant : l'entreprise avortée de Nemrod par la colère divine ne préfigure-t-elle pas l'échec du roi catholique Philippe II d'Espagne dans sa tentative d'imposer son autorité sur ces riches provinces du Nord et de lutter contre les « hérésies protestantes » ?

 

MG - 28 août 2012.

 

 

Lire aussi : 

 - Hendrick III van Cleef, La Tour de Babel

- Babel renaissante ;

-  Babel moderne.

 


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